"Ecoles nouvelles" ?


Le terme de " pédagogie nouvelle " remonte à la fin du XIXe siècle. Les objectifs et les méthodes qu'il recouvrait étaient suffisamment bien définis pour que le nom d'École nouvelle reste attaché pendant tout le vingtième siècle aux écoles, publiques ou privées, qui les appliquaient.

Les Ecoles nouvelles proposent depuis plus de 120 ans à leurs élèves des formes de travail et des structures qui sont à la fois le fruit de minutieuses recherches psychopédagogiques et d'idéaux sociaux et philosophiques.

Des écoles restées célèbres

Dès la généralisation de l'école obligatoire au siècle passé, des médecins, des idéalistes, des psychologues, des parents et des enseignants ont mené des mouvements de réforme pédagogique, aussi bien en Europe qu'aux Etats-Unis. En 1899, s'ouvrait à Genève sur l'initiative d'Adolphe Ferrière, le Bureau international des Ecoles nouvelles. Le tournant du siècle a connu un vaste mouvement de créations pédagogiques et l'ouverture de nombreuses écoles non étatiques. Celles qui sont restées les plus célèbres sont l'école-orphelinat de Cempuis (Paul Robin, France, 1880), l'école d'Abbotsholm (Cecil Reddie, Angleterre, 1889), l'école expérimentale de Chicago (John Dewey, 1896), l'École des Roches (E. Desmolins, France 1899), l'Escuela moderna (Francisco Ferrer, Barcelone, 1901).

Ces écoles suscitent un vif intérêt dans les milieux de la psychopédagogie naissante. Deux médecins spécialistes de la psychologie de l'enfant vont se lancer en 1907 dans la création de deux écoles encore florissantes aujourd'hui : le docteur Ovide Decroly crée l'École de l'Ermitage à Bruxelles et la doctoresse Maria Montessori, la Casa dei Bambini à Rome.

Pionniers de Suisse romande

Chez nous, ce sont les milieux ouvriers du canton de Vaud qui ouvrent la première Ecole nouvelle à vocation publique. On lui donne le nom d' " École Ferrer ", à la mémoire du créateur des Ecoles nouvelles ouvrières espagnoles, alors en plein essor. Francisco Ferrer vient d'être exécuté pour son anticléricalisme. L'École Ferrer s'ouvre à Lausanne en 1910. Elle est soutenue par une quinzaine de syndicats ouvriers. Son objectif est d'assurer un enseignement mené " dans l'intérêt des enfants, en même temps qu'il sera adapté aux besoins de la classe ouvrière ". Elle s'inspire de l'école de Paul Robin à Cempuis.

"Commencez donc par mieux étudier vos élèves, car assurément vous ne les connaissez point." : soucieux de suivre le conseil de Jean-Jacques Rousseau, le Genevois Edouard Claparède et le Neuchâtelois Pierre Bovet créent en 1912 l'Institut Rousseau, future Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation de l'Université de Genève. En 1913, ils ouvrent une école expérimentale, " La Maison des petits ", devenue officielle en 1922. La même année, ils sont rejoints par Jean Piaget, un autre Neuchâtelois.

Trois courants

Dès cette époque, on peut distinguer trois grands courants dans ces écoles qu'on a pris l'habitude d'appeler " nouvelles " parce qu'elles cherchent à quitter une vision traditionnelle de l'enfant et de ses relations avec le monde de la connaissance : les écoles à inspiration philosophique, celles dans lesquelles on veut préparer une société nouvelle, et celles où l'on s'applique à étudier les besoins propres de l'enfant, dans le but d'établir une " pédagogique scientifique ". Par la suite, ces trois tendances vont souvent se mêler, dans des proportions différentes d'une école à l'autre.

De part et d'autre de l'Atlantique, les chercheurs mettent au point dans ces années-là des structures et des méthodes d'apprentissage très voisines, qui vont rester les leitmotivs de la pédagogique nouvelle. Elles peuvent se résumer aux aspects suivants :

Education à la démocratie
Education à la responsabilité civique et sociale
Travail coopératif
Mises en situation
Pédagogie active
Centres d'intérêt, souvent multidisciplinaires
Projets personnels
Respect des individualités
Autonomie et responsabilité de l'élève dans son travail et son avance scolaire
Limitation du jugement de l'adulte et évaluation formative

Après le choc de la Première guerre mondiale, d'autres forces viennent enrichir ces trois courants : Rudolf Steiner (Ecole de l'usine Waldorf-Astoria, Stuttgart, 1919), les Communautés scolaires de Hambourg (Allemagne), Célestin Freinet (l'école de Bar-sur-Loup, France, 1920), Roger Cousinet (1920, France), Carleton Washburne (Ecole de Winnetka, 1919, Etats-Unis), Robert Dottrens (Ecole du Mail, Genève, 1926), Paul Geheeb (Ecole d'Humanité, Genève, 1934, puis Goldern/Hasliberg), A.S. Neill (L'école de Summerhill, 1921, Angleterre), pour n'en citer que quelques-unes des plus célèbres et des plus durables. Plusieurs d'entre elles sont encore en pleine activité aujourd'hui. En 1921 nait la " Ligue internationale pour l'Education Nouvelle".

La fin la Deuxième guerre mondiale provoque un nouvel élan d'idéalisme démocratique et de désir de mieux éduquer : au-delà de la mise au point de méthodes respectueuses de la psychologie des apprentissages, on cherche toujours davantage, dans les Ecoles nouvelles, à préparer l'avenir par une formation à la responsabilité sociale. Préparer la paix et un monde plus juste sont deux des grands idéaux de ces écoles dans la première moitié du vingtième siècle.

Un tournant est pris au début des années septante : les courants d'idées qui animent le mouvement de Mai 68 provoque l'éclosion de nombreuses écoles " alternatives ". La culture elle-même change de statut et l'épanouissement individuel devient prioritaire. Il s'agit de mettre en place de nouvelles relations entre tous les partenaires de l'école, élèves, enseignants et parents. Les écoles qui s'ouvrent à ce moment-là pratiquent une cogestion qui amène les uns et les autres à prendre la parole à tous les niveaux et à mettre sur pied un projet commun. Ces écoles, créées généralement par des groupes de parents et d'enseignants ne dépassent souvent pas le cap des dix ans d'existence, faute de parvenir à régler les problèmes de relations communautaires et faute surtout d'une véritable culture pédagogique.

Entre les années vingt et les années soixante, les Ecoles nouvelles de Suisse romande naissent souvent à l'intérieur même du secteur public, parfois avec le statut de classes expérimentales ou de classes d'application. Certaines deviennent même célèbres, après avoir rencontré une opposition farouche, comme les classes de l'Ecole nouvelle de Neuchâtel, créée par Marguerite Bosserdet et William Perret (collège des Terreaux, collège des Sablons puis collège de la Maladière 1921-1952). A La Chaux-de-Fonds, Maurice Gremaud a mené une classe du même type de 1921 jusqu'à sa mort en 1930. Dans les années cinquante et soixante, il y a plusieurs classes Freinet dans le canton de Neuchâtel. Celle de Charly Guyot à la Brévine est restée dans les mémoires, grâce au film d'Henry Brandt " Quand nous étions petits enfants ".


Aujourd'hui

Il peut paraître paradoxal de parler d'Ecoles nouvelles pour une mouvement qui a un bon siècle d'existence. Dans les pays francophones, c'est pourtant le terme le plus significatif, en raison même de son ancienneté : les écoles qui ont traversé le siècle sous ce terme générique d'Ecoles nouvelles, tout comme les écoles nées dans les années quatre-vingts restent fidèles aux grands principes du début. D'autre part, les écoles qui se réclament de la pédagogie active ont pour caractéristique de mener une recherche permanentes. Elles ont effectivement modernisé leurs pratiques à la lumière de leurs propres expériences mais aussi des nouvelles connaissances dans les différents domaines du savoir (psycholinguistique, mathématiques et sciences), et les ont enrichies de l'apport des recherches en psychologie expérimentale, des théories socio-constructivistes qui en sont issues, des avancées de la psychologie affective et relationnelle d'origine européenne (Freud essentiellement), et ensuite anglo-saxonne (Neil, Rogers, Gordon, l'école de Palo Alto).

La situation en Suisse romande

Actuellement, l'Ecole de La Grande Ourse de La Chaux-de-Fonds, créée par un groupe de parents en 1983, est la seule Ecole nouvelle organisée sur le principe de la cogestion parents-enseignants-élèves. Par contre, il existe plusieurs écoles " actives " non-étatiques à Genève, héritières de Célestin Freinet, de Rudolf Steiner ou de Maria Montessori : il s'agit de l'Ecole Active de Malagnou (1973), de " La Découverte " (1992), de l'Ecole Moderne-pédagogie Freinet, de la section primaire de l'Ecole Internationale (1924), de La Voie Lactée (école active spécialisée), des écoles Steiner d'Yverdon, de Lausanne et de Genève, et d'une dizaine d'écoles Montessori.

Quelques classes de l'école publique romande du degré primaire s'inspirent des pédagogies actives. Toutefois, leur nombre a fortement diminué sous l'effet des méthodologies rendues obligatoires par la Coordination romande, dans les années soixante et suivantes. Les techniques mises au point dans les classes Freinet ont influencé dans les débuts ce qu'on a appelé " Le français renouvelé " (expression dite " libre). L'évolution vers une pédagogie active est par contre remarquable du côté de l'enseignement des mathématiques et des sciences : le matériel et la méthodologie officiels impliquent toujours davantage les élèves. On encourage fortement la recherche personnelle, le tâtonnement expérimental, les manipulations, la réflexion logique et le travail en groupe.

La situation en Suisse allemande

Outre plusieurs Ecoles Steiner et Montessori, il existe encore aujourd'hui trois Freie Volksschulen (écoles populaires libres), issues du mouvement des années soixante. Signalons aussi que l'Ecole d'Humanité, ouverte en 1934 par Paul Geheeb est plus florissante que jamais. Il s'agit d'un internat qui accueille 130 élèves. On y développe les valeurs socio-éducatives des écoles nouvelles nées après la Première guerre mondiale et on y mène une recherche pédagogique permanente.

(c) école de la grande ourse
Véra Zaslawsky - 2003
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